Mercredi 28 juillet 2010
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Je suis "Juré certifié" par le Ministère du Travail. J'interviens à l'AFPA pour octroyer le titre "Formateur Professionnel d'Adultes" à des
candidats-formateurs au bout d'une longue et intense formation.
Evaluer leur prestation lors de l'entretien final avec le Jury est déjà un tour de force, au regard du référentiel de certification, très
cadré.
Mais quand il s'agit, de surcroît, de personnes sourdes ou malentendantes, c'est une expérience étonnante.
Au-delà de deux mondes opposés par nature, c'est la nature même de l'épreuve qui est modifiée :
- le vocabulaire de la langue des signes englobe parfois des notions différentes et il faut d'excellents interprètes, rompus aux termes très
spécifiques de la formation, pour traduire les idées
- le candidat ne regarde jamais le jury, mais l'interpète qui se trouve derrière lui
- l'écrit est une épreuve douloureuse pour les sourds et la production obligatoire qu'ils doivent fournir (dont le DSPP - Dossier de
Synthèse des Pratiques Professionnelles) est bien moins "fouillé" et "parlant" qu'un dossier de candidat entendant
- les interprètes, toujours sur la brèche, ont besoin de pauses régulières et le déroulement de l'entretien doit en tenir compte
L'échange est plus hachuré, donc plus long et plus fastidieux car il faut reformuler de nombreuses fois, d'un côté comme de l'autre, pour arriver à
se comprendre.
Un autre facteur, psychologique, transforme l'épreuve : le positionnement de chacun face au handicap.
J'ai eu à évaluer le parcours et le travail de deux personnes, sourds profonds. Normalement, le jury est en binôme. Lors de cette évaluation, nous
étions entourés d'un "expert" (entendant maîtrisant la langue des signes) et d'un "super juré, président" dont le rôle était de vérifier que la séance se déroule dans les règles de l'art. Sans
compter l'interprète bien sûr qui, élément intéressant, est choisi par le candidat.
En amont, le formateur AFPA a adapté le contenu du programme au contexte professionnel de son groupe, car beaucoup de sourds choisissent d'exercer
un seul métier : enseigner la langue des signes.
Il faut pourtant évaluer les compétences d'un formateur, sans tenir compte du handicap. Et les critères sont aussi nombreux
qu'incontournables.
Le premier candidat n'a obtenu aucun des deux CCP (certificat de compétence professionnelle), et a fortiori pas le titre. Le deuxième candidat a
réussi l'épreuve haut la main, avec un dossier impeccable et la capacité de se positionner en tant que formateur et accompagnateur d'apprentissage.
Puisqu'il s'agissait de ma première évaluation de candidats sourds, je n'avais aucun repère ! Il était naturel, après le passage du premier
candidat, que je me pose la question de savoir si ma décision était objective, pertinente, impartiale.
J'ai connu un moment de malaise. Mais quand le second candidat a terminé son épreuve, je me suis rendue compte que le handicap n'empêchait nullement
la réussite et que si le premier candidat avait échoué, c'était par insuffisance de travail et non parce que le cursus était plus difficle pour un public handicapé.
Les handicapés qui passent le titre FPA méritent un coup de chapeau parce que, quoi qu'on en dise, ils doivent s'adapter encore plus que les autres
au contenu, au découpage, aux activités de la formation.
Mais ce n'est pas pour autant que leur différence doit influer sur la délivrance du titre. Handicapé ou pas, un formateur doit avoir la stature et
la démarche mentale qui convient à ce métier.
Cette journée est riche d'enseignements pour moi et, en prime, j'ai appris quelques signes qui me donnent envie de découvrir cette langue.
Même si je n'entrerai jamais dans le monde des sourds, très particulier, je pourrai au moins casser la barrière qui me sépare d'eux...